CHAPITRE XXV

Belgarion de Riva passa une très mauvaise nuit, la veille de son mariage. Si seulement il avait pu épouser Ce’Nedra en toute simplicité, juste après le combat avec Torak, ç’aurait été tout seul. A ce moment-là, ils étaient trop fatigués, trop dépassés par les événements pour ne pas être absolument honnêtes l’un envers l’autre, sa petite princesse fantasque et lui-même. Ces trop brèves journées lui avaient permis de découvrir l’inconnue qui était en elle. Elle l’observait en permanence avec une inlassable adoration et ne pouvait s’empêcher d’effleurer ses cheveux, son visage et ses bras de ses petits doigts doux et curieux. Cette drôle de façon qu’elle avait de s’approcher de lui, où qu’il soit et quoi qu’il fasse, et de se faufiler sous son bras était plutôt agréable, au fond.

Mais ça n’avait pas duré. Une fois rassurée  – oui, il était là, il allait bien, et non, ce n’était pas un produit de son imagination susceptible de disparaître d’un instant à l’autre  –, Ce’Nedra avait commencé à changer d’attitude. Passé les premiers émois de propriétaire, sa princesse avait entrepris une remise en main énergique et il avait un peu l’impression d’être sa chose.

D’ici quelques heures, cette possession serait officielle et Garion dormait d’un sommeil haché de rêves mêlés de souvenirs bizarres, émergeant de sa torpeur pour y replonger tel un oiseau de mer effleurant la crête des vagues.

Il était revenu à la ferme de Faldor. Le marteau de Durnik tintait dans la forge et des odeurs alléchantes émanaient des cuisines de tante Pol. Tout le monde était là : Rundorig, Zubrette, Doroon et même Brill, sournoisement tapi dans un coin. Garion s’éveilla à moitié et se tourna fébrilement dans le lit royal. Ce n’était pas possible. Doroon était mort noyé dans la Mardu et Brill avait fait un autre genre de plongeon à Rak Cthol.

Puis il se retrouva au palais de Sthiss Tor avec Salmissra. La nudité de la reine triomphait à travers sa robe diaphane et elle lui effleurait le visage de ses doigts froids.

Sauf que Salmissra n’était plus une femme. Elle s’était changée en serpent sous ses yeux.

Grul l’Eldrak frappait le sol gelé avec sa massue incrustée de fer et hurlait : « Grat venir ! Venir bagarre ! » et Ce’Nedra hurlait de peur.

Dans le monde chaotique des rêves entremêlés de souvenirs, Garion revit la tourelle suspendue tout en haut de Rak Cthol, et Ctuchik, le visage convulsé d’horreur, explosa et disparut dans le néant.

Alors il se releva, son épée flamboyante à la main, dans les ruines pourrissantes de Cthol Mishrak, et regarda Torak, frappé à mort, lever les bras vers les nuées en furie et pousser un dernier cri en pleurant des larmes de sang : « Mère ! »

Il s’agita, reprit à moitié conscience en tremblant comme chaque fois que ce cauchemar revenait et s’engloutit presque aussitôt dans une sorte de coma fiévreux.

— Nous n’avons pas pu faire autrement, Belgarath.

Ils regagnaient le Mishrak ac Thull à bord du vaisseau de Barak et le roi Anheg leur expliquait d’un ton sinistre pourquoi son ami à la barbe rouge était enchaîné au mât.

— Il s’est changé en ours au beau milieu de la tempête et toute la nuit il a obligé l’équipage à ramer vers la Mallorée. Il a repris forme humaine juste avant le lever du jour.

— Détachez-le, Anheg, disait Belgarath, écœuré. Il ne se changera plus en ours, pas tant que Garion sera en sécurité.

Garion se retourna pour la centième fois et s’assit dans son lit. C’avait été une révélation pour eux : les métamorphoses de Barak n’étaient donc pas fortuites ; elles avaient une finalité.

— Vous êtes le défenseur de Garion, avait expliqué Belgarath à son immense compagnon. C’est pour ça que vous êtes né. Chaque fois que Garion est en danger de mort, vous vous changez en ours pour le protéger.

— Vous voulez dire que je suis un sorcier ? avait demandé Barak, incrédule.

— Pas vraiment. Le changement de forme n’est guère compliqué et vous ne l’effectuez pas consciemment. C’est la Prophétie qui agit, pas vous.

Barak avait passé le restant de la traversée à tenter d’imaginer un moyen élégant et discret d’intégrer ce concept à son blason.

Garion s’extirpa de son grand lit à baldaquin et s’approcha de la fenêtre. Les étoiles du ciel printanier veillaient sur la cité endormie de Riva et les eaux noires de la Mer des Vents. L’aube n’avait pas l’air près de se lever. Il poussa un gros soupir, se versa un verre d’eau et retourna à son lit et à son sommeil tourmenté.

Il était à Thull Zelik. Hettar et Mandorallen faisaient le compte rendu des activités de ‘Zakath, l’empereur de Mallorée.

— Il a mis le siège devant Rak Goska, disait Hettar.

Son visage de faucon s’était curieusement adouci depuis la dernière fois que Garion l’avait vu. On aurait dit qu’il lui était arrivé quelque chose de très important.

— Il va falloir que tu t’occupes de ‘Zakath, avait repris le grand Algarois en se tournant vers lui. Ça m’étonnerait que tu supportes longtemps de le voir se promener comme chez lui dans cette partie du monde.

— Pourquoi moi ? avait demandé Garion sans réfléchir.

— Je ne sais pas si tu te souviens, mais tu es Roi des Rois du Ponant.

Garion s’éveilla à nouveau. Il faudrait bien qu’il s’occupe de ‘Zakath, en effet. Peut-être aurait-il le temps d’y réfléchir après son mariage... Cette notion mit un coup d’arrêt à ses pensées. Il n’avait curieusement aucune idée de ce qui allait arriver après. Le mariage se dressait devant lui comme une porte monumentale donnant sur un endroit où il n’avait jamais mis les pieds. ‘Zakath attendrait. Garion devait d’abord affronter l’obstacle du mariage.

A moitié endormi, à mi-chemin du rêve et des souvenirs, Garion eut l’impression de revivre un petit échange significatif entre Son Altesse impériale et lui-même.

— C’est stupide, Ce’Nedra, protestait-il. On ne va pas se battre ; pourquoi veux-tu que je vienne vers eux à cheval en brandissant mon épée ?

— Ils ont bien mérité de te voir, Garion, lui expliquait-elle comme si elle parlait à un enfant. C’est pour toi qu’ils ont quitté leurs maisons et se sont lancés dans la bataille.

— Je ne leur ai rien demandé, moi.

— Non, mais je l’ai fait pour toi. C’était une très bonne armée, tu sais... Tu te rends compte que je l’ai soulevée toute seule ? Tu n’es pas fier de moi ?

— Je ne te l’ai jamais demandé.

— Tu étais trop fier pour ça. C’est un de tes défauts, Garion. Il ne faut jamais hésiter à faire appel aux gens, surtout ceux qui nous aiment. Tous les hommes de cette armée t’aiment. S’ils m’ont suivie, c’est pour toi. Serait-ce trop exiger du Roi des Rois du Ponant que de remercier ses fidèles soldats en leur faisant l’aumône d’un geste ? Ou bien es-tu maintenant un personnage trop important pour ça ?

— Là, Ce’Nedra, tu déformes ma pensée. D’ailleurs, j’ai remarqué que tu avais toujours tendance à déformer les choses.

Mais Ce’Nedra était déjà passée à autre chose, comme si le problème était réglé.

— Tu mettras ta couronne, bien sûr, et une sorte d’armure, quelque chose de joli. Je te verrais très bien en cotte de mailles, par exemple.

— Ah ! je ne vais pas faire le gugusse pour le seul plaisir de satisfaire ton goût du décorum !

Ses yeux s’étaient emplis de larmes et sa lèvre inférieure s’était mise à trembler.

— Tu ne m’aimes plus, l’avait-elle accusé d’une voix tremblante.

Garion poussa un gémissement dans son sommeil. Ça finissait toujours comme ça. Il savait qu’elle ne pensait pas ce qu’elle disait et que c’était juste un stratagème pour avoir le dernier mot, mais il était rigoureusement sans défense contre cet argument. Même si ça n’avait aucun rapport avec l’objet du débat, elle finissait immanquablement par tourner les choses de façon à lancer cette accusation dévastatrice, et il pouvait renoncer tout de suite à remporter la plus anodine des discussions. Où avait-elle appris à être d’aussi mauvaise foi ?

Et c’est ainsi que Garion était entré au grand galop, revêtu d’une cotte de mailles, ceint de sa couronne et armé de son épée flamboyante, dans les fortifications surmontant l’A-pic où l’avait acclamé son armée en liesse.

Il s’en était passé, des choses, en un an, depuis le soir de printemps où Garion, Silk et Belgarath avaient subrepticement quitté la Citadelle de Riva, se dit rêveusement le jeune roi allongé dans son grand lit à baldaquin ; il avait presque renoncé à dormir. Ce’Nedra avait vraiment levé une armée. Plus il en apprenait sur cette affaire et plus il était surpris. Non seulement par son audace, mais aussi par l’énergie phénoménale et la ruse dont elle avait dû faire preuve. Elle avait été guidée et aidée, d’accord, mais c’est bel et bien elle qui en avait eu l’idée au départ. Son admiration pour elle se teintait d’une légère appréhension. Il allait épouser une jeune femme dotée d’une forte personnalité, et qui ne s’embarrassait pas de scrupules.

Il se retourna et bourra son oreiller de coups de poing comme si ce geste familier devait lui permettre de retrouver un sommeil normal mais il sombra à nouveau dans des rêves agités. Relg et Taïba venaient vers lui, et ils se tenaient par la main...

Et puis il se retrouva à la Forteresse, au chevet d’Adara. Sa belle cousine était encore plus pâle que dans ses souvenirs et secouée par d’affreuses quintes de toux. Tandis qu’ils bavardaient, tante Pol faisait le nécessaire pour remédier à ces dernières séquelles de la blessure qui avait bien failli lui coûter la vie.

— Je ne savais plus où me mettre, tu imagines. Moi qui m’étais donné un mal fou pour qu’il ne se doute de rien, j’avais lâché le morceau alors que je n’étais même pas mourante.

— Hettar ? articula de nouveau Garion.

Ça faisait déjà trois fois.

— Garion, si tu répètes son nom encore un coup, je t’en colle un dans le nez, décréta fermement Adara.

— Pardon, s’excusa-t-il précipitamment. C’est juste que je ne le voyais pas sous ce jour. Je l’aime beaucoup, mais je n’aurais jamais pensé qu’on puisse l’aimer tout court. Il est tellement... je ne sais pas, implacable, je dirais.

— J’ai des raisons de penser que ça pourrait changer, fit Adara en rosissant délicatement, puis elle se remit à tousser comme une perdue.

— Buvez ça, mon chou, ordonna tante Pol en s’approchant d’elle avec une tasse fumante.

— Je te préviens, ça va avoir un goût abominable, fit charitablement Garion.

— Merci, Garion, coupa tante Pol. Je pense que nous nous passerons de tes appréciations.

Il était à nouveau dans les grottes de Prolgu et le Gorim procédait à la cérémonie toute simple par laquelle il avait uni Relg et la Marague qui avait bouleversé son existence. Garion percevait une autre présence dans ces galeries obscures, et il se demandait si quelqu’un avait parlé à l’Ulgo du marché qui avait été conclu à Cthol Mishrak. Il avait envisagé un moment de mettre le fanatique au courant et puis il s’était ravisé. Tout bien considéré, il valait peut-être mieux le laisser encaisser les chocs un par un. Le mariage avec Taïba devait déjà constituer une secousse suffisante pour son système nerveux. Garion sentit l’exultation triomphante de Mara lorsque les époux échangèrent leurs vœux. Les larmes du Dieu s’étaient à jamais taries.

C’était peine perdue, décida Garion. Il n’arriverait jamais à dormir, en tout cas pas d’un sommeil reposant.

Il repoussa ses couvertures, enfila sa robe de chambre, tisonna le feu et s’assit devant la cheminée, le regard perdu dans les flammes.

Si seulement son mariage avec Ce’Nedra avait pu être célébré juste après leur retour à Riva, les choses se seraient passées en douceur, mais les préparatifs d’un mariage royal, surtout celui-là, ne se faisaient pas en une nuit, et certains des invités d’honneur n’étaient pas encore remis des blessures reçues à la bataille de Thull Mardu.

Ce délai avait permis à Ce’Nedra d’entreprendre un programme complexe de réformes ; c’est-à-dire qu’elle avait décidé de le réformer, lui, et rien, aucune objection, pas une protestation ne pourrait la faire revenir sur sa résolution. Elle se faisait manifestement de lui une idée précise, une image idéale qu’elle était seule à voir mais à laquelle elle était déterminée à le conformer. Ce n’était pas juste. Il la prenait comme elle était, lui. Elle avait des défauts  – des tas  – mais il acceptait le pire avec le meilleur. Pourquoi ne pouvait-elle lui rendre la pareille ? Chaque fois qu’il tentait de frapper du poing sur la table et de s’opposer à ses caprices, ses yeux s’emplissaient de larmes, sa lèvre se mettait à trembler et le couperet du « tu ne m’aimes plus » s’abattait sur lui. Au cours de ce long hiver, Belgarion de Riva avait plus d’une fois envisagé de mettre les voiles.

Mais le printemps était revenu et les orages qui isolaient l’Ile des Vents pendant les mois d’hiver avaient pris fin. Le jour que Garion croyait ne jamais voir arriver venait de lui tomber dessus. C’est aujourd’hui qu’il devait épouser la princesse impériale Ce’Nedra, et il était trop tard pour prendre la poudre d’escampette.

Allons, s’il ruminait une seconde de plus, il allait sombrer dans une panique irraisonnée. Il se leva et passa en vitesse une tunique et un pantalon tout simples, dédaignant les vêtements plus habillés que son valet avait préparés pour lui  – conformément aux directives de Ce’Nedra.

Une heure avant le lever du jour, le jeune roi de Riva ouvrit la porte des appartements royaux et se glissa dans le couloir silencieux.

Il erra un moment dans les salles vides, mal éclairées, de la Citadelle, et ses pas finirent inévitablement par le mener devant la porte de tante Pol. Elle était déjà réveillée et assise au coin du feu, une tasse de thé fumant dans les mains. Elle portait une robe d’intérieur d’un bleu profond, et la vague noire, somptueuse, de sa chevelure caressait ses épaules.

— Tu es bien matinal, remarqua-t-el le.

— Je n’arrivais pas à dormir.

— Dommage. Tu vas avoir une rude journée.

— Je sais. C’est bien ça qui m’empêchait de dormir.

— Tu veux du thé ?

— Non, merci.

Il s’assit dans un fauteuil sculpté, de l’autre côté de la cheminée.

— Tout va changer, Tante Pol, reprit-il pensivement après un moment de silence. A partir d’aujourd’hui, rien ne sera plus jamais pareil, n’est-ce pas ?

— Probablement pas, répondit-elle, mais ça ne veut pas dire que ça ira moins bien.

— Comment tu te sens à l’idée de te marier ?

— J’ai un peu le trac, avoua-t-elle calmement.

— Toi ?

— C’est la première fois que je me marie, tu sais.

Quelque chose là-dedans ennuyait Garion.

— Dis, Tante Pol, tu crois vraiment que c’était une bonne idée de choisir le jour où on se mariait, Ce’Nedra et moi, pour épouser Durnik ? Tu es tout de même la femme la plus importante du monde. Tu ne penses pas que ton mariage aurait dû être un événement spécial ?

— C’est justement ce que nous voulions éviter, Durnik et moi. Nous tenions à nous marier en toute intimité, et j’espère que personne ne fera attention à nous dans l’agitation et le protocole qui vont accompagner ton mariage avec Ce’Nedra.

— Comment va-t-il ? Il y a des jours que je ne l’ai pas vu.

— Il est encore un peu bizarre. Je pense qu’il ne sera plus jamais tout à fait comme avant.

— Mais ça va bien quand même, hein ? insista Garion, un peu inquiet.

— Il va très bien, Garion. C’est juste qu’il a un tout petit peu changé. Ce qui lui est arrivé, personne ne l’avait vécu avant lui ; ça ne laisse pas indemne, forcément. C’est toujours l’homme pratique que nous avons connu, mais maintenant il voit aussi l’autre côté des choses. Je ne trouve pas ça déplaisant.

— Tu es vraiment obligée de quitter Riva ? demanda-t-il tout à coup. Vous pourriez rester ici, à la Citadelle, Durnik et toi.

— Non, Garion, nous voulons une maison à nous, répondit-elle. Nous avons envie d’être seuls tous les deux. Si je restais ici, chaque fois que vous vous mordrez le nez, Ce’Nedra et toi, vous viendriez taper à ma porte. J’ai fait ce que je pouvais pour vous aider à grandir, tous les deux, à vous de vous débrouiller, maintenant.

— Où irez-vous vivre ?

— Au Val, chez ma mère. Sa maison est toujours debout. Il faudra refaire le toit de chaume, changer les portes et les fenêtres, mais c’est tout à fait dans les cordes de Durnik. Ce sera l’endroit idéal pour élever Mission.

— Mission ? Vous l’emmenez avec vous ?

— Il faut bien que quelqu’un s’occupe de lui, et j’ai pris l’habitude d’avoir des petits garçons dans les jambes. De plus, nous nous sommes dit. Père et moi, qu’il valait mieux l’éloigner de l’Orbe. Il est toujours seul à pouvoir la toucher, en dehors de toi. Ça pourrait donner l’idée à quelqu’un d’en profiter, comme Zedar.

— Pour quoi faire ? Maintenant que Torak est mort, je veux dire. A quoi l’Orbe pourrait-elle servir ?

Elle le regarda gravement et la mèche blanche qui ornait la nuit de sa chevelure sembla briller d’un éclat plus vif.

— Je pense que l’Orbe n’avait pas cette seule raison d’être, Garion. Tout n’est pas achevé encore.

— Comment ça ? Que reste-t-il à accomplir ?

— Nous n’en savons rien. Le Codex Mrin ne se termine pas avec la rencontre entre l’Enfant de Lumière et l’Enfant des Ténèbres. Tu es le Gardien de l’Orbe, à présent, et son importance est toujours aussi grande. Alors ne l’oublie pas dans un placard. Sois vigilant, ne te laisse pas distraire par les affaires courantes. Ton premier devoir est encore et toujours la garde de l’Orbe, et je ne serai pas là pour te le rappeler tous les matins.

Il n’avait même pas envie d’y songer.

— Et que feras-tu si quelqu’un vient au Val et tente d’enlever Mission ? Tu ne pourras plus le protéger, maintenant que...

Il ne finit pas sa phrase. Il n’avait jamais abordé le sujet avec elle.

— Vas-y, Garion, dis-le, reprit-elle en le regardant bien en face. Parlons sans détours : « maintenant que je n’ai plus de pouvoir ».

— Quel effet ça fait, Tante Pol ? Est-ce que ça te fait comme si tu avais perdu quelque chose, un genre de vide ?

— Je me sens comme d’habitude, mon chou. Je n’ai pas tenté de faire appel à mon pouvoir depuis que j’ai accepté d’y renoncer, bien sûr. Je pense que je n’aimerais pas essayer de faire quelque chose et ne pas y arriver, alors je me garde bien d’essayer. Cette page de ma vie est tournée ; c’est de l’histoire ancienne et voilà tout, fit-elle en haussant les épaules. Mais Mission n’a rien à craindre. Avec Beldin et les jumeaux, il devrait y avoir assez de volonté au Val pour dissuader tous ceux qui pourraient avoir envie de lui nuire.

— Pourquoi Durnik passe-t-il tout son temps avec grand-père ? demanda abruptement Garion. Ils ne se quittent plus de la journée depuis que nous sommes rentrés ici.

— Je pense qu’ils me préparent une surprise, lui confia-t-elle avec un petit sourire entendu. Un cadeau de mariage digne de moi. Ils sont parfois un peu transparents.

— Tu sais ce que c’est ? demanda impulsivement Garion.

— Non, et il ne me viendrait pas à l’idée de chercher à le savoir. Ils se donnent trop de mal pour que je leur gâche la surprise. Tu ferais peut-être mieux d’y aller, maintenant, mon chou, suggéra-t-elle en jetant un coup d’œil à la fenêtre où les premières lueurs de l’aube apparaissaient. Il va falloir que je commence à me préparer. C’est un jour très spécial pour moi aussi, et je veux être à mon avantage.

— Tu ne pourrais pas être autrement que sublime, Tante Pol, lui dit sincèrement Garion.

— Ça, c’est gentil, Garion, fit-elle en le regardant avec un sourire presque enfantin. Mais à quoi bon prendre des risques ? Tu sais, mon chou, tu devrais aller faire un tour aux bains, ajouta-t-elle en lui caressant la joue. Lave-toi les cheveux et demande à quelqu’un de te raser.

— Je peux le faire tout seul, Tante Pol.

— Je ne crois pas que ce soit une bonne idée. Tu es un peu nerveux aujourd’hui, et il n’est pas prudent de se passer un rasoir sur les joues quand on a les mains qui tremblent.

Il eut un petit rire attristé, l’embrassa et se dirigea vers la porte. Puis il s’arrêta et se retourna vers elle.

— Je t’aime, Tante Pol, dit-il simplement.

— Oui, mon chou, je sais. Moi aussi, je t’aime.

Après avoir fait un petit séjour aux bains, Garion partit à la recherche de Lelldorin. Le statut marital du jeune Asturien et de son épouse semi-officielle faisait partie des choses qui avaient fini par se décanter. Désespérant de voir Lelldorin faire le premier pas, Ariana s’était installée avec lui sans autre forme de procès. Elle s’était montrée assez ferme à ce sujet, mais Garion subodorait que Lelldorin ne lui avait pas opposé une résistance trop farouche. Il avait l’air encore plus ahuri que d’habitude, ces derniers temps, et Ariana n’était plus seulement radieuse, elle arborait désormais une expression un tantinet suffisante. Ce en quoi ils ressemblaient de façon étonnante à Relg et Taïba. Depuis son mariage, Relg avait l’air perpétuellement étonné tandis que Taïba paraissait elle aussi très satisfaite. Garion se demandait si en se réveillant, le lendemain matin, il ne découvrirait pas ce même petit sourire satisfait sur les lèvres de Ce’Nedra.

Garion avait une raison précise de chercher son ami asturien. Ce’Nedra avait, entre autres caprices, obtenu que leur mariage soit suivi d’un grand bal, et Lelldorin apprenait à danser à Garion.

L’idée du bal, qui avait été accueillie avec enthousiasme par toutes ces dames, avait soulevé quelques réserves du côté des messieurs. Barak s’était montré particulièrement véhément dans ses objections.

— Même moi ? Vous voudriez que je me mette au milieu du plancher et que je danse ? avait-il demandé à la princesse, outré. Et pourquoi on ne se soûlerait pas plutôt gentiment la gueule ? C’est la coutume, après tout !

— Tout ira bien, vous verrez. Vous pouvez bien faire ça pour moi, hein, Barak ? avait répondu Ce’Nedra en lui tapotant la joue et en battant hypocritement des cils selon sa manie exaspérante.

Barak s’était éloigné en tapant du pied et en marmonnant des imprécations.

Garion trouva Lelldorin et Ariana chez eux, en train de se faire des mamours par-dessus la table du petit déjeuner.

— Sa Majesté nous fera-t-elle l’honneur de partager notre collation ? proposa aimablement Ariana.

— Non, merci, ma Dame, déclina Garion. Je n’ai guère d’appétit, aujourd’hui.

— C’est les nerfs, observa le sagace Lelldorin.

— Je pense que j’ai à peu près compris l’essentiel, attaqua aussitôt Garion, mais c’est ce changement de pied qui m’échappe. Je m’entortille tout le temps les jambes.

Lelldorin alla immédiatement chercher son luth et Ariana aida Garion à répéter le pas qui lui donnait du fil à retordre.

— Son Altesse devient fort experte, le complimenta Ariana à la fin de la leçon.

— Tout ce que je demande, c’est de m’en sortir sans m’emmêler les pieds et m’écrouler le nez par terre au milieu des invités.

— La princesse supporterait assurément Sa Majesté si elle venait à trébucher.

— Ça... Il ne lui déplairait peut-être pas que je me couvre de ridicule.

— Sa Majesté n’a de l’âme féminine qu’une connaissance fort restreinte, commenta Ariana en contemplant Lelldorin avec adoration ; regard qu’il lui rendit d’un air parfaitement idiot.

— Ça ne vous ennuierait pas d’arrêter un peu, tous les deux ? lança Garion, agacé. Vous ne pouvez pas attendre d’être seuls pour bêtifier comme ça ?

— Mon cœur est trop plein d’amour pour ne pas déborder, Garion, rétorqua Lelldorin avec extravagance.

— Mouais, fit sèchement Garion. Eh bien, je vais voir Silk ; je vous laisse à vos amusements.

Ariana s’empourpra puis lui dédia un joli sourire.

— Devons-nous prendre cela pour un commandement royal de Sa Majesté ? insinua-t-elle d’un ton malicieux.

Garion prit la fuite.

Silk était revenu de l’Est la veille au soir et Garion était avide de nouvelles. Il le trouva attablé devant une perdrix rôtie et du vin chaud, épicé.

— Tu ne trouves pas ça un peu lourd pour le petit déjeuner ? s’inquiéta Garion.

— Je n’ai jamais trop prisé le gruau, surtout pour démarrer la journée, répliqua Silk. Le gruau est une chose que l’homme doit se préparer à ingurgiter.

Garion rentra directement dans le vif du sujet.

— Alors, qu’est-ce qui se passe au Cthol Murgos ?

— Rak Goska est toujours assiégée et ‘Zakath fait venir de plus en plus d’hommes, raconta Silk. Il a manifestement l’intention d’attaquer le sud du Cthol Murgos dès qu’il se sentira assez sûr de ses arrières pour faire manœuvrer une armée.

— Les Thulls sont de son côté ?

— Un très petit nombre. Les autres sont trop occupés à mettre la main sur les rares Grolims encore en vie chez eux. J’avais toujours pris les Thulls pour un peuple stupide, mais tu serais surpris de voir les trésors de créativité qu’ils peuvent déployer quand il s’agit de trouver des moyens originaux et intéressants de mettre fin aux jours des Grolims.

— Il faut que nous tenions ‘Zakath à l’œil, commenta Garion. Je n’aimerais pas qu’il remonte sournoisement vers nous.

— Je pense que tu peux compter sur lui pour ne pas agir sournoisement, reprit Silk. Au fait, il t’envoie un message de félicitations.

— Hein ?

— C’est un homme civilisé doublé d’un politicien avisé, Garion, et la mort de Torak lui en a fichu un coup. Je pense qu’en fait il a peur de toi, alors il préfère rester dans tes petits papiers. Au moins jusqu’à ce qu’il en ait fini au sud du Cthol Murgos.

— Qui a pris la direction des opérations chez les Murgos, maintenant que Taur Urgas est mort ?

— Urgit, son troisième fils par sa seconde femme. Il y a eu la guéguerre de succession traditionnelle entre les divers fils de sa tripotée de femmes. C’est fou ce qu’ils ont pu avoir comme accidents, à ce que j’ai compris.

— Quel genre d’homme est Urgit ?

— Un comploteur. Je pense qu’il ne fait pas le poids face à ‘Zakath, mais il occupera bien les Malloréens pendant dix ou vingt ans. D’ici là, ‘Zakath sera peut-être trop vieux et trop fatigué de faire la guerre pour te chercher noise.

— Espérons-le.

— Oh, j’allais oublier. Hettar a épousé ta cousine la semaine dernière.

— Adara ? Je croyais qu’elle était malade.

— Apparemment pas tant que ça. Ils viennent à ton mariage, avec Cho-Hag et Silar.

— Tout le monde se marie, alors ?

— Sauf moi, mon jeune ami, s’esclaffa Silk. Et je ne suis pas près de succomber à l’épidémie. Je sais encore courir ! Les Algarois devraient arriver dans la matinée. Ils ont rencontré Korodullin et sa suite et ils font la traversée ensemble. Leur vaisseau était juste derrière le mien quand nous avons quitté Camaar.

— Mandorallen est avec eux ?

— Oui, ainsi que la baronne de Vo Ebor, opina Silk. Le baron ne se sent pas encore assez bien pour faire le voyage. De toute façon, je pense qu’il espère promptement défuncter afin de laisser le champ libre à Mandorallen. Ne fais pas cette tête-là, va. Les Arendais raffolent de ce genre de tragédie. Mandorallen est absolument ravi de pouvoir souffrir avec noblesse.

— C’est lamentable de dire des choses comme ça, fit Garion d’un ton accusateur.

— Je suis un individu lamentable, admit Silk avec un haussement d’épaules.

— Où iras-tu après... commença Garion.

— Après m’être assuré qu’on t’a passé la corde au cou dans les formes ? poursuivit Silk d’un ton plaisant. Eh bien, dès que je me serai remis de la cuite que je vais prendre ce soir, je partirai pour le Gar og Nadrak. Depuis les événements que tu sais, la situation semble très prometteuse, là-bas. J’ai eu des nouvelles de Yarblek. Nous allons nous associer.

— Yarblek et toi ?

— Il n’est pas si mauvais, à condition de le tenir à l’œil, et c’est un malin. Nous devrions bien nous entendre.

— Je vois ça d’ici, s’esclaffa Garion. Vous êtes déjà assez redoutables séparément, si vous vous acoquinez, je plains les honnêtes marchands.

— C’est un peu ce que nous avions en tête, confirma Silk avec un sourire tordu.

— Tu vas devenir fabuleusement riche.

— J’imagine que je m’y ferais s’il le fallait, acquiesça Silk, le regard perdu dans le lointain. Mais ce n’est pas vraiment l’enjeu. Car c’est un jeu. L’argent n’est qu’un moyen parmi d’autres de tenir le compte des points. C’est le déroulement de la partie qui est important.

— Il me semble que tu m’as déjà dit ça.

— Je n’ai pas changé d’avis depuis, gloussa Silk.

Le mariage de tante Pol et de Durnik fut célébré ce matin-là dans une petite chapelle privée de la Citadelle. Il y avait très peu d’invités : Belgarath, Silk, Barak et les jumeaux Beltira et Belkira, bien sûr. La reine Layla était au côté de tante Pol, resplendissante dans sa robe de velours bleu nuit, tandis que Garion accompagnait Durnik. Les paroles sacramentelles furent prononcées par Beldin, le bossu, qui arborait, une fois n’est pas coutume, une tenue décente et un petit sourire débonnaire sur son vilain visage.

Garion était en proie à des émotions complexes. Il réalisa avec un coup au cœur que tante Pol ne serait plus jamais à lui tout seul et une partie enfantine, puérile, de lui-même en conçut un certain ressentiment. Mais il était content qu’elle épouse Durnik. Si quelqu’un la méritait, c’était bien lui. Le brave homme ne pouvait détacher ses yeux limpides, pleins d’un amour éperdu de tante Pol debout à côté de lui, à la fois grave et radieuse.

Garion faisait un pas en arrière, au moment où ils échangeaient leurs vœux, quand il entendit un petit crissement soyeux. C’était la princesse Ce’Nedra. Elle était à l’entrée de la chapelle, dans une cape à capuchon qui la couvrait de la tête aux pieds, le visage masqué d’un voile opaque. Elle avait fait tout un fromage d’une vieille coutume tolnedraine selon laquelle Garion ne devait pas la voir avant la cérémonie, mais d’un autre côté, rien n’aurait pu l’empêcher d’assister au mariage de Polgara. Il l’imaginait en train de tourner et de retourner le problème dans sa petite tête jusqu’à ce qu’elle ait imaginé cette solution. La cape et le voile étaient censés lui procurer l’invisibilité requise ; les apparences étaient sauves. Garion se retourna avec un petit sourire.

Le subit changement d’expression de Beldin  – de la surprise bientôt suivie d’une sorte de reconnaissance  – l’amena à regarder de nouveau vers le fond de la chapelle. Il ne vit pas tout de suite de quoi il s’agissait, puis un mouvement imperceptible attira son regard vers les poutres noires. La forme fantomatique d’une chouette blanche comme neige était perchée sur l’une d’elles. Elle était venue assister au mariage de tante Pol et de Durnik.

A la fin de la cérémonie, après que Durnik eut respectueusement  – et l’air un peu emprunté  – embrassé son épouse, la chouette blanche étendit les ailes et fit le tour de la chapelle dans un silence d’outre-tombe. Elle plana brièvement au-dessus de l’heureux couple comme pour lui accorder une bénédiction silencieuse, puis, en deux battements d’ailes feutrés, elle s’approcha de Belgarath dans l’air immobile. Le vieux sorcier détourna résolument la tête.

— Tu ferais aussi bien de la regarder, Père, suggéra tante Pol. Elle ne partira pas avant.

Belgarath poussa un profond soupir et leva les yeux sur l’oiseau étrangement lumineux qui planait dans le vide, juste devant lui.

— Tu me manques toujours autant, dit-il simplement. Même après tout ce temps.

La chouette le contempla un moment de ses yeux dorés qui ne cillaient pas puis elle vacilla et disparut.

— Quelle chose stupéfiante ! s’exclama la reine Layla, suffoquée.

— Nous sommes des gens stupéfiants, Layla, rétorqua tante Pol, et nous avons un certain nombre d’amis et de parents très spéciaux. Et puis, ajouta-t-elle avec un sourire lumineux en étreignant le bras de Durnik, a-t-on jamais vu une fille se marier sans sa mère ?

Après le mariage, le petit groupe regagna le centre de la Citadelle par un dédale de couloirs et s’arrêta enfin devant la porte des appartements privés de tante Pol. Garion s’apprêtait à repartir avec Silk et Barak après quelques mots de félicitations, mais Belgarath mit la main sur son bras.

— Reste un instant.

— Tu ne crois pas que nous ferions mieux de les laisser, Grand-Père ? suggéra Garion, un peu gêné.

— Nous ne resterons que quelques minutes, lui assura Belgarath, les lèvres tremblantes d’une joie réprimée. Je veux que tu voies quelque chose.

Tante Pol haussa un sourcil interrogateur en voyant son père et Garion lui emboîter le pas.

— Serait-ce une vieille coutume oubliée, Père ? s’étonna-t-elle.

— Non, non, Pol, répondit-il innocemment. Nous voulions seulement, Garion et moi, lever notre verre à ton bonheur, c’est tout.

— Que prépares-tu au juste, Vieux Loup ? insista-t-elle, une lueur amusée dans l’œil.

— Pourquoi, je devrais préparer quelque chose ?

— Tu as toujours quelque chose derrière la tête, riposta-t-elle en allant chercher quatre verres de cristal et une carafe de vieux vin tolnedrain.

— Il y a un bon moment, maintenant, que tout a commencé pour nous quatre, reprit rêveusement Belgarath. Je propose qu’avant de nous séparer nous prenions quelques minutes pour penser au chemin que nous avons fait ensemble et aux choses assez étranges qui nous sont arrivées à tous. Je pense que nous avons tous un peu changé, d’une façon ou d’une autre.

— Tu n’as pas tellement changé, toi, Père, fit tante Pol d’un air entendu. Ça t’ennuierait d’en venir au fait ?

Belgarath s’efforçait de dissimuler sa joie, mais ses yeux brillants le trahissaient.

— Durnik a quelque chose pour toi, annonça-t-il.

Durnik avala péniblement sa salive.

— Maintenant ? demanda-t-il avec appréhension.

Belgarath acquiesça d’un hochement de tête.

— Je sais, ma Pol, combien tu aimes les belles choses, comme cet oiseau, déclara Durnik en jetant un coup d’œil au roitelet de cristal que Garion avait offert à sa tante, il y avait déjà plus d’un an. J’aurais voulu te donner quelque chose d’aussi beau, mais je ne sais travailler ni le verre ni les pierres précieuses ; je sais juste forger le métal. Alors je t’ai fait quelque chose comme ça, conclut-il en déballant un objet entouré d’un simple linge.

Il en tira une rose d’acier à peine éclose, d’une prodigieuse finesse et qui semblait étinceler d’une vie propre.

— Oh, Durnik ! s’exclama tante Pol, sincèrement émue. Que c’est beau !

Mais Durnik ne lui tendit pas encore la rose.

— L’ennui, c’est qu’elle n’a ni couleur ni parfum, nota-t-il d’un ton assez critique en jetant un regard angoissé à Belgarath.

— Allez-y, l’encouragea le vieil homme. Faites comme je vous ai montré.

Durnik releva les yeux sur tante Pol. Il tenait toujours sa rose étincelante.

— Je n’ai pas grand-chose à te donner, ma Pol, reprit-il humblement, en dehors de mon cœur honnête, et de ceci.

Il lui tendit la rose sur sa main ouverte, et son visage se crispa comme s’il se concentrait intensément.

Garion l’entendit distinctement. C’était un murmure familier, quelque chose qui se situait à mi-chemin du rugissement et du tintement d’une cloche. La rose de métal poli posée sur la main de Durnik sembla palpiter doucement et se colora peu à peu. Elle fut bientôt d’un blanc de neige à l’extérieur tandis que le cœur, entre les pétales à peine ouverts, devenait d’un rouge profond, émouvant. Et quand Durnik eut fini, c’est une fleur vivante, aux pétales humides de rosée, qu’il offrit à tante Pol.

Celle-ci regarda la rose en étouffant un halètement de surprise. Elle ne ressemblait à aucune autre fleur au monde. Elle la prit d’une main tremblante, les larmes aux yeux.

— Comment est-ce possible ? demanda-t-elle, frappée de stupeur.

— Durnik est un homme très spécial, à présent, constata Belgarath. C’est, à ma connaissance, le premier homme qui soit jamais mort et revenu à la vie. Cela ne pouvait pas faire autrement que de le transformer, ne fût-ce qu’un peu. Mais je pense qu’un poète couvait depuis toujours sous la carapace de notre bon ami si terre à terre. Peut-être le seul changement réside-t-il dans le fait que le poète qui est en lui a trouvé le moyen de s’exprimer.

— L’avantage, ma Pol, nota Durnik, un peu embarrassé, en effleurant la rose d’un index timide, c’est qu’elle est faite d’acier et qu’elle ne se flétrira jamais. Elle restera à jamais ainsi. Comme ça, même au cœur de l’hiver, tu auras au moins une fleur.

— Oh, Durnik ! s’écria-t-elle en lui sautant au cou.

Durnik lui rendit maladroitement son étreinte, pas très à l’aise.

— Si elle te plaît vraiment, je pourrai t’en faire d’autres, promit-il. Tout un jardin, si tu veux. Ce n’est pas si difficile, une fois qu’on a compris.

Tout à coup, tante Pol écarquilla les yeux. Sans lâcher Durnik, elle se tourna vers le roitelet de cristal perché sur son rameau de verre.

— Vole ! ordonna-t-elle.

L’oiseau étincelant déploya ses ailes et vint se poser sur sa main tendue. Il inspecta curieusement la rose, plongea le bec dans une goutte de rosée, leva la tête et se mit à chanter. Tante Pol leva doucement la main et l’oiseau de cristal regagna son rameau de verre, mais l’écho de ses trilles résonnait toujours à leurs oreilles.

— Bon, eh bien, je pense que le moment est venu pour Garion et moi de nous retirer, fit Belgarath, tout ému.

Mais tante Pol venait manifestement de réaliser quelque chose. Ses yeux s’étrécirent légèrement, puis elle les rouvrit tout grand.

— Un instant, Vieux Loup, dit-elle à Belgarath d’une voix métallique. Tu le savais depuis le début, n’est-ce pas ?

— Quoi donc, Pol ? demanda-t-il d’un petit air innocent.

— Que Durnik... que je... balbutia-t-elle, et pour la première fois de sa vie, se dit Garion, les mots lui manquèrent. Tu le savais ! tempêta-t-elle.

— Evidemment. A la seconde même où Durnik est revenu à la vie j’ai senti qu’il avait quelque chose de changé. Je suis étonné que tu ne t’en sois pas rendu compte toi aussi. Je lui ai juste un peu montré comment se servir de cette faculté nouvelle.

— Pourquoi ne pas me l’avoir dit ?

— Tu ne me l’as pas demandé.

— Tu... je... bredouilla-t-elle avant de faire un effort sur elle-même. Tu m’as laissé croire pendant tous ces mois que j’avais perdu mon pouvoir alors que je l’avais encore ! Tu te rends compte : je l’avais encore et tu m’as laissé subir cette épreuve ?

— Enfin, Pol, si tu voulais bien te donner la peine d’utiliser ta cervelle deux minutes, tu comprendrais qu’on ne se débarrasse pas comme ça de son pouvoir. Quand on l’a, on le garde.

— Mais notre Maître a dit...

Belgarath leva la main.

— Ah, pardon, Pol. Rappelle-toi : il t’a demandé si tu étais prête à renoncer à une partie de ton indépendance pour te marier, et à traverser la vie sans plus de pouvoir que ton époux. Et comme il n’était pas question qu’il t’enlève ton pouvoir, c’est qu’il avait autre chose en tête.

— Tu m’as laissé croire...

— Je n’ai aucun pouvoir sur ce que tu peux croire, Pol, répondit-il d’un ton sentencieux.

— Tu t’es joué de moi.

— Tu t’es abusée toute seule, rectifia-t-il avant de lui dédier un sourire chaleureux. Allons, avant de partir d’une de ces tirades dont tu as le secret, réfléchis un peu : au fond, tu n’en as pas souffert. Et tu ne penses pas que c’était une façon agréable de découvrir ce qu’il en est au juste ? Disons que c’est mon cadeau de mariage, conclut-il, et son sourire se transforma en un rictus malicieux.

Elle le dévisagea un moment d’un œil noir, comme si elle n’entendait pas se laisser amadouer si facilement, mais le regard qu’il lui rendit était si drôle qu’elle ne put longtemps faire semblant d’être en colère. Si le résultat de leur confrontation avait toujours été obscur, cette fois, le vieux sorcier avait gagné, c’était évident. Finalement, elle éclata de rire et posa affectueusement la main sur son bras.

— Tu es un terrible vieux bonhomme, Père.

— Je sais. Tu viens, Garion ?

Une fois dans le couloir, Belgarath se mit à ricaner.

— Qu’y a-t-il de si drôle ? demanda Garion.

— J’attendais ce moment depuis des mois, lui expliqua son grand-père en s’étranglant de rire. Tu as vu sa tête quand elle a découvert le pot aux roses ? Elle errait en tous lieux avec des airs de grande martyre, et tout ça pour rien ! Ta tante a toujours été un peu trop sûre d’elle, tu sais, continua-t-il avec un petit sourire tordu. Je suis sûr que ça lui a fait le plus grand bien de se prendre un moment pour une femme comme les autres. Elle voit peut-être les choses d’un œil différent, maintenant.

— Elle avait raison, commenta Garion en riant. Tu es un affreux vieux bonhomme !

— Je fais ce que je peux, avoua-t-il, hilare.

Ils suivirent le couloir jusqu’aux appartements royaux. Les vêtements que Garion devait porter pour son mariage étaient déjà préparés.

— Grand-Père, fit-il en s’asseyant pour ôter ses bottes, je voulais te demander quelque chose. Juste avant de mourir, Torak a appelé sa mère...

Belgarath hocha la tête en signe d’acquiescement, une chope de bière à la main.

— Qui est sa mère ?

— La Création, répondit le vieil homme.

— Je ne comprends pas.

Belgarath gratouilla pensivement sa courte barbe blanche.

— Si j’ai bien compris, les Dieux sont issus de la pensée d’UL, leur père, mais c’est la Création qui leur a donné le jour. C’est très compliqué. Je ne comprends pas tout moi-même. Enfin, au moment de mourir, Torak a appelé la seule chose qu’il croyait l’aimer encore. Il se trompait, bien sûr. UL et les autres Dieux avaient beau savoir qu’il était devenu pervers et totalement maléfique, ils n’avaient pas cessé de l’aimer. Et la Création a pleuré sa mort.

— La Création ?

— Tu n’as pas vu ? A un moment donné, les lumières se sont éteintes et tout s’est arrêté.

— Je pensais que c’était moi.

— Eh non ! Pendant cet unique instant, toutes les lumières de l’univers se sont éteintes et tout a cessé de bouger, partout. C’était la Création qui pleurait son enfant mort.

Garion rumina un moment.

— Il fallait pourtant bien qu’il meure, n’est-ce pas ?

Belgarath acquiesça d’un signe de tête.

— C’était la seule façon de faire reprendre leur cours normal aux choses. Torak devait mourir pour qu’elles retrouvent la trajectoire qu’elles n’auraient jamais dû quitter. Autrement, tout aurait sombré dans le chaos

Une pensée bizarre traversa Garion.

— Grand-Père, qui est Mission ?

— Je n’en sais rien. Ce n’est peut-être qu’un étrange petit garçon. Peut-être autre chose. Tu ferais mieux de te changer.

— J’essayais de ne pas y penser.

— Allez, c’est le plus beau jour de ta vie !

— Tu crois vraiment ?

— C’est ce qu’on dit, et ça ne peut pas te faire de mal de te le répéter.

Le Gorim d’Ulgo devait, à la demande générale, célébrer l’union de Garion et de Ce’Nedra. Le frêle vieillard avait fait le voyage de Prolgu par brèves étapes pour ne pas trop se fatiguer, en litière, des grottes jusqu’à la Sendarie, dans le carrosse du roi Fulrach de la frontière à la cité de Sendar, puis en bateau de Sendar à Riva. La révélation du fait que le Dieu des Ulgos était le père des autres Dieux avait eu un effet dévastateur sur les cercles théologiens. Des bibliothèques entières de spéculations philosophiques pompeuses étaient instantanément tombées en désuétude et les prêtres erraient dans les ténèbres comme s’ils avaient reçu le plafond des galeries sur la tête. A cette nouvelle, Grodeg, le grand prêtre de Belar, était tombé en pâmoison. L’ecclésiastique pontifiant, déjà gravement handicapé par les blessures reçues à la bataille de Thull Mardu, ne devait jamais se remettre de ce dernier coup. Quand il reprit conscience, ses assistants constatèrent qu’il était retombé en enfance. Il passait désormais ses journées au milieu de ses jouets et d’une collection de bouts de ficelle de toutes les couleurs.

Le mariage royal eut bien sûr lieu à la cour du roi de Riva, où tout le monde s’était retrouvé. Le roi Rhodar était vêtu d’écarlate, Anheg de bleu, Fulrach de brun et Cho-Hag de noir, en bon Algarois. Brand, le Gardien de Riva, la mine plus sombre que jamais depuis la mort de son fils cadet, portait les vêtements gris des Riviens. Parmi les autres invités royaux, l’empereur Ran Borune XXIII badinait gaiement avec Sadi, et, chose étrange, l’empereur au manteau doré et le Nyissien au crâne rasé avaient l’air de s’entendre comme larrons en foire. La situation nouvelle au Ponant leur ouvrait des perspectives attrayantes, et ils comptaient manifestement en profiter. Le roi Korodullin, royalement vêtu de pourpre, ne disait pas grand-chose. Le coup qu’il avait pris sur la tête devant Thull Mardu avait affecté son ouïe, et le jeune roi d’Arendie n’avait pas l’air très à l’aise en public.

Le roi Drosta lek Thun du Gar og Nadrak se pavanait au milieu des monarques assemblés dans un pourpoint jaune d’une laideur étonnante. Le souverain émacié, agité de tics, s’exprimait par petites phrases sèches, entrecoupées d’éclats de rire stridents. Le roi des Nadraks conclut beaucoup d’arrangements, cet après-midi-là, et peut-être avait-il l’intention d’en honorer quelques-uns, qui sait ?

Belgarion de Riva ne participa évidemment à aucune des négociations, ce qui n’était sûrement pas plus mal. Le roi de Riva avait la tête à autre chose, à cette heure. Tout vêtu de bleu, il faisait nerveusement les cent pas sous le regard placide de Lelldorin en attendant la sonnerie de trompe qui devait les appeler dans la grande salle.

— Je voudrais bien que ça soit fini, dit-il pour la sixième fois.

— Un peu de patience, Garion, lui conseilla une sixième fois Lelldorin.

— Mais qu’est-ce qu’ils font ?

— Ils attendent sûrement que Sa Majesté soit prête. En ce jour, elle a une beaucoup plus grande importance que toi, tu sais. C’est toujours comme ça, dans une noce.

— Tu ne connais pas ton bonheur. En t’enfuyant avec Ariana, tu as coupé à tout ce tralala.

— Si tu savais, Garion ! fit Lelldorin avec un petit rire sinistre. J’ai juste reculé pour mieux sauter. Tous ces préparatifs sont montés à la tête de mon Ariana. Dès notre retour en Arendie, elle veut que nous ayons un vrai mariage.

— Je-me demande bien ce que les femmes peuvent trouver au mariage.

— Comment savoir ? fit Lelldorin en haussant les épaules. L’âme féminine est un mystère, tu t’en rendras bientôt compte.

Garion lui jeta un regard amer et ajusta sa couronne une nouvelle fois.

— Je voudrais bien que ça soit fini, fit-il pour la septième fois.

La sonnerie des trompes finit par retentir dans la salle du trône et la porte s’ouvrit. Tout tremblant, Garion ajusta une dernière fois sa couronne et marcha vers son destin. Il connaissait la plupart des gens assemblés à la cour du roi de Riva mais c’est à peine s’il distinguait leur visage. Il passa, escorté de Lelldorin, entre les fosses où brûlaient des feux de tourbe et s’approcha du trône où son immense épée avait retrouvé sa place, l’Orbe d’Aldur brillant d’un vif éclat sur son pommeau.

La salle était décorée de drapeaux et d’étendards, et garnie d’une profusion de fleurs printanières. Avec les vêtements de soie, de satin et de brocart aux mille couleurs des invités qui se penchaient et se tordaient le cou pour voir entrer les futurs époux, la cour du roi de Riva ressemblait à un immense jardin.

Le Gorim d’Ulgo était debout, vêtu d’une robe immaculée, devant le trône.

— Salut à toi, Belgarion, murmura le Gorim avec un doux sourire tandis que Garion gravissait les marches.

— Saint Gorim, répondit Garion en s’inclinant avec raideur.

— La paix soit avec toi, mon fils, lui recommanda le Gorim en remarquant ses mains tremblantes.

— Je voudrais bien, Très Saint Homme.

Les trompes d’airain sonnèrent à nouveau et la porte s’ouvrit en grand, au fond de la salle. La princesse impériale Ce’Nedra, vêtue de sa robe de mariage crémeuse semée de perles, s’avança sur le seuil, sa cousine Xera à son côté. Elle était d’une beauté stupéfiante. Ses cheveux de flamme coulaient sur son épaule et elle portait le diadème d’or multicolore qu’elle avait toujours aimé. Son visage était grave et réservé et une délicate roseur colorait ses joues. Elle avait les yeux baissés, mais dans le petit coup d’œil qu’elle jeta à Garion il vit la lueur malicieuse qui brillait derrière ses cils épais et il sut alors avec une absolue certitude que cette modestie, cette réserve, n’étaient qu’une façade. Elle attendit que chacun ait eu le temps de se pénétrer de sa perfection, puis, accompagnée par les notes cristallines des harpes qui cascadaient doucement, elle vint à la rencontre de son fiancé tout tremblotant. Garion trouva qu’il y avait peut-être un peu d’exagération tout de même en voyant les deux petites filles de Barak joncher son chemin de pétales.

En arrivant devant l’estrade, Ce’Nedra planta impulsivement un baiser sur la joue du vieux Gorim si doux et prit place au côté de Garion. Il émanait d’elle un parfum qui évoquait étrangement les fleurs et faisait trembler les genoux de Garion. Comme s’il avait besoin de ça !

— Nous sommes ici réunis, commença le Gorim en regardant le jeune couple, pour célébrer l’accomplissement de la Prophétie qui a guidé nos vies dans les plus mortels des périls et nous a menés sains et saufs à ce jour de liesse. Comme il était annoncé, le roi de Riva est revenu. Il a rencontré notre ennemi de toujours et l’a vaincu. Sa récompense se tient aujourd’hui, radieuse, à son côté.

Sa récompense ? C’était la première fois que Garion voyait les choses sous cet angle. Il s’interrogea sur cette notion pendant que le Gorim continuait son homélie mais il ne voyait pas ce que ça changeait. Un petit coude pointu lui rentra dans les côtes.

— Fais un peu attention, chuchota Ce’Nedra.

Le moment des questions et des réponses arriva bientôt. Garion avait la voix plus grinçante qu’une girouette, évidemment, mais celle de Ce’Nedra était ferme et claire. Elle n’aurait pas pu faire semblant d’être un tout petit peu nerveuse, non ?

Puis Mission leur apporta leurs anneaux sur un petit coussin de velours. L’enfant prenait sa tâche très au sérieux, mais Garion n’apprécia pas l’expression légèrement amusée de son petit visage. Tout le monde se payait-il donc secrètement sa tête ?

La cérémonie prit fin après la bénédiction du Gorim, que Garion ne devait pas entendre. L’Orbe d’Aldur, qui luisait d’un éclat d’une intolérable prétention, lui présenta en effet ses félicitations d’un genre un peu particulier en lui emplissant les oreilles d’un chant d’allégresse. Tout à coup Garion vit que Ce’Nedra s’était tournée vers lui.

— Alors ? murmura-t-elle.

— Alors quoi ? répondit-il sur le même ton.

— Tu vas m’embrasser, oui ou non ?

— Ici ? devant tout le monde ?

— C’est la coutume.

— Eh bien, elle est idiote, ta coutume.

— Fais-le, c’est tout, Garion, dit-elle avec un petit sourire encourageant. Nous discuterons plus tard.

Garion tenta de mettre une certaine dignité dans le baiser et d’en faire une sorte de formalité chaste, dans le ton de la cérémonie, mais Ce’Nedra ne voulut rien savoir. Elle mit dans la procédure un enthousiasme que Garion trouva quelque peu affolant. Elle passa ses bras autour de son cou en collant ses lèvres aux siennes et il se demanda, de façon tout à fait irrationnelle, combien de temps au juste elle avait l’intention de prolonger l’expérience, parce que ses genoux allaient se dérober sous lui.

Il fut sauvé par l’acclamation qui ébranla la salle. Le problème avec ces baisers en public, c’est qu’on ne savait jamais combien de temps les faire durer. Si c’était trop bref, ça pouvait passer pour un manque de considération ; si ça s’éternisait, les gens risquaient de se mettre à ricaner. Belgarion de Riva se tourna vers ses invités avec un sourire passablement débile.

La cérémonie fut aussitôt suivie d’un bal et d’un souper. Les invités suivirent en babillant un long couloir qui les mena à une salle gaiement décorée, embrasée par une multitude de chandelles. L’orchestre était composé de musiciens riviens placés sous la direction d’un chef arendais tatillon qui faisait de son mieux pour empêcher ces Riviens à l’esprit indépendant d’improviser sur des mélodies de leur cru.

C’était le moment que Garion redoutait le plus. La première danse était une épreuve en solitaire destinée au couple royal. Il arrivait au centre de la salle, sa radieuse épouse au bras, et s’apprêtait à effectuer sa démonstration quand il se rendit compte avec horreur qu’il avait oublié tout ce qu’il avait appris avec Lelldorin.

La danse alors en vogue dans les cours du Sud était une chose gracieuse et assez compliquée que les partenaires exécutaient en se tenant à bout de bras et en regardant dans la même direction, l’homme légèrement en retrait de sa cavalière. Garion réussit à prendre la position sans trop de mal. Le problème, c’était tous ces petits pas rapides en cadence.

Il s’en tira tout de même honorablement. Le parfum des cheveux de Ce’Nedra lui faisait toujours un drôle d’effet et il remarqua que ses mains avaient la tremblote. Les invités applaudirent avec frénésie à la fin du premier morceau et rejoignirent le couple royal au moment où l’orchestre entamait le second, emplissant la salle de tourbillons multicolores. Le bal était ouvert.

— Je pense que nous ne nous en sommes pas trop mal sortis, murmura Garion.

— Nous étions parfaits, lui assura Ce’Nedra.

Ils continuèrent à danser.

— Garion ? reprit la petite princesse au bout d’un moment.

— Oui ?

— Tu m’aimes vraiment ?

— Evidemment. C’est une question stupide.

— Stupide ?

— Pardon ! fit-il très vite. J’ai dit une bêtise.

— Garion, répéta-t-elle quelques mesures plus tard.

— Oui ?

— Je t’aime aussi, tu sais.

— Bien sûr que je le sais.

— Comment ça, bien sûr ? Tu ne crois pas que tu en es un petit peu trop sûr ?

— Pourquoi nous disputons-nous ? demanda-t-il d’un ton plaintif.

— Nous ne nous disputons pas, Garion, répliqua-t-elle avec hauteur. Nous discutons.

— Ah bon ! Alors tout va bien.

Le couple royal dansa avec tout le monde, comme de bien entendu. Les rois se passèrent Ce’Nedra de main en main, telle une royale conquête, tandis que Garion escortait des reines et de nobles dames jusqu’au centre de la salle de bal pour les tours de piste de rigueur. Porenn, la blonde petite reine de Drasnie, lui donna de judicieux conseils, tout comme la majestueuse reine Islena de Cherek. La petite reine Layla se montra très maternelle, voire un tantinet évaporée. La reine Silar le complimenta gravement et Mayaserana d’Arendie émit l’opinion qu’il danserait mieux s’il était moins raide. Mais c’est la femme de Barak, Merel, vêtue d’un somptueux brocart vert, qui lui donna le meilleur de tous les conseils.

— Vous vous chamaillerez, bien sûr, mais n’allez jamais vous coucher avant de vous être réconciliés. C’était mon erreur.

Enfin, Garion dansa avec sa cousine Adara.

— Tu es heureuse ? lui demanda-t-il.

— Plus que tu ne saurais imaginer, répondit-elle avec un gentil sourire.

— Alors tu vois, tout est bien qui finit bien.

— Eh oui ! On dirait que c’était écrit. Tout a l’air de se passer tellement comme il faut !

— Qui sait, c’était peut-être écrit ? fit Garion d’un ton rêveur. Il y a des moments où je me dis que nous n’avons pas un grand contrôle sur nos vies. Je sais que je n’en ai aucun.

— Voilà de bien graves pensées pour un jeune marié le jour de ses noces, commenta-t-elle en souriant avant de froncer les sourcils. Ne te laisse pas mener par le bout du nez ou Ce’Nedra va te faire tourner en bourrique.

— Tu as eu des échos ?

Elle acquiesça d’un hochement de tête.

— N’en fais pas une montagne, Garion. C’était juste pour voir jusqu’où elle pouvait aller.

Tu veux dire qu’il faudrait encore que je fasse mes preuves ?

— Avec elle, tous les jours. Je connais ta petite princesse, Garion. Tout ce qu’elle veut, en fait, c’est que tu lui prouves que tu l’aimes. N’aie pas peur de le lui dire. Je pense que tu seras surpris de constater à quel point elle peut être gentille si tu prends la peine de lui dire que tu l’aimes. De le lui dire souvent.

— Elle le sait déjà.

— Eh bien, il faut le lui répéter.

— Combien de fois penses-tu que je devrais le faire ?

— Oh, toutes les heures, à peu près.

Il était presque certain qu’elle plaisantait.

— J’ai remarqué que les Sendariens étaient un peuple réservé, reprit-elle. Ça ne marchera jamais avec Ce’Nedra. Il faudra que tu oublies ton éducation et que tu t’obliges à lui dire et à lui répéter que tu l’aimes. Tu seras récompensé de tes efforts, crois-moi.

— J’essaierai, lui promit-il.

Elle eut un petit rire et lui piqua un baiser sur la joue.

— Pauvre Garion.

— Pourquoi « pauvre Garion » ?

— Tu as encore tellement à apprendre.

La danse se poursuivit.

Finalement, épuisés et affamés par toute cette dépense physique, Garion et sa jeune épouse se dirigèrent vers le buffet et s’assirent pour savourer leur repas de mariage. C’était un souper très spécial. Deux jours avant la cérémonie, tante Pol avait calmement investi les cuisines royales et pris la direction des opérations. Le résultat était en tout point remarquable. Des fumets renversants montaient des tables couvertes de mets et le roi Rhodar ne pouvait passer devant sans prendre « juste un petit morceau, pour goûter ».

Le bal battait son plein. Garion contemplait la piste de danse avec soulagement, en cherchant ses vieux amis du regard. L’énorme Barak enlaçait Merel, sa femme, avec une douceur étonnante. Ils avaient l’air très heureux. Lelldorin et Ariana se regardaient, les yeux dans les yeux. Relg et Taïba ne dansaient pas ; ils étaient assis dans un coin et se tenaient par la main. Relg avait l’air un peu hébété, comme s’il n’avait pas encore tout à fait compris ce qui lui arrivait, mais il n’avait pas l’air mécontent de son sort.

Vers le centre de la salle, Hettar et Adara dansaient avec la grâce innée de ceux qui passent leur vie à cheval. Le visage d’oiseau de proie de l’Algarois avait un peu perdu de sa dureté et Adara était rayonnante. Garion décida d’essayer le conseil de sa cousine. Il se pencha vers la petite oreille nacrée de Ce’Nedra et s’éclaircit la gorge.

— Je t’aime, croassa-t-il.

Comme ce n’était pas très réussi  – c’était un premier essai  –, il recommença, juste pour voir.

— Je t’aime, répéta-t-il tout bas.

C’était déjà mieux.

Ces mots eurent sur la petite princesse un effet fulgurant. Elle devint rose vif et ouvrit des yeux immenses dans lesquels elle mit tout son cœur. Désarmée, manifestement incapable d’articuler une parole, elle tendit doucement la main et lui caressa la joue. Il n’en revenait pas du changement que cette simple phrase avait opéré sur elle. Adara avait peut-être dit vrai. Il emmagasina cette information avec soin. Il ne s’était pas senti aussi sûr de lui depuis des mois.

Les couples tourbillonnaient, emplissant la salle de mille couleurs. Mais la tristesse de certains visages tranchait sur la liesse générale. Vers le centre de la salle, Mandorallen et dame Nerina, la baronne de Vo Eboi. tiraient la mine de six coudées de long convenant aux héros d’une grande tragédie, et non loin de là, Silk menait la reine Porenn dans une chaconne un peu compliquée avec cette expression amère, désabusée, que Garion lui avait vue pour la première fois au palais du roi Anheg, au Val d’Alorie.

Garion poussa un soupir.

— Vous êtes bien mélancolique, Monsieur mon époux, murmura Ce’Nedra avec un petit clin d’œil.

Ils étaient assis tout près l’un de l’autre mais elle trouva le moyen de couler sa tête sous son bras et de le refermer sur elle selon sa bonne habitude. Elle sentait très bon, et il remarqua qu’elle était toute douce et bien chaude.

— Oh, je pensais à deux ou trois petites choses, répondit-il.

— Parfait. Eh bien, penses-y très fort tout de suite, parce que tout à l’heure tu n’auras pas le temps.

Garion devint rouge vif et Ce’Nedra eut un petit rire plein de malice.

— D’ailleurs, « tout à l’heure », ça pourrait être bientôt, reprit-elle. Invite dame Polgara pendant que je danse avec ton grand-père. Après, je pense qu’il sera temps de nous retirer. Nous avons eu une journée bien remplie.

— Je suis un peu fatigué, avoua Garion.

— La journée n’est pas finie pour vous, Messire Belgarion de Riva, objecta-t-elle.

Un peu gêné aux entournures, Garion s’approcha de tante Pol et de Durnik qui regardaient évoluer les couples.

— Tu veux bien m’accorder cette danse, Tante Polgara ? demanda-t-il avec une petite révérence cérémonieuse.

Elle lui jeta un coup d’œil énigmatique.

— Tu as donc fini par l’admettre ? nota-t-elle.

— Admettre quoi ?

— Qui je suis en vérité.

— Mais je le savais.

— C’est la première fois que tu m’appelles par mon nom, Garion, souligna-t-elle en se levant et en passant doucement la main dans ses cheveux. C’est un événement, non ? ils dansèrent ensemble à la lueur des chandelles, au son des luths et des flûtes. Polgara esquissait des pas plus mesurés, plus lents que ceux que Lelldorin avait eu tant de mal à lui apprendre. Elle était remontée en arrière, se dit Garion, vers un lointain passé, et lui faisait suivre la cadence noble et réservée d’une danse apprise des siècles auparavant, pendant son séjour chez les Arendais wacites. Ensemble, ils adoptèrent le rythme d’une musique lente, gracieuse et un peu mélancolique dont les derniers accents s’étaient tus vingt-cinq siècles plus tôt pour ne plus se faire entendre que dans la mémoire de Polgara.

Ce’Nedra était cramoisie quand Belgarath la rendit à Garion pour leur dernière danse. Ensuite, le vieux sorcier s’inclina devant sa fille avec un sourire malicieux, lui prit les mains et, comme les deux couples dansaient près l’un de l’autre, Garion entendit distinctement la question que posa sa tante.

— Alors, Père, tu es content ?

Belgarath eut un sourire presque dépourvu d’ironie.

— Eh bien, oui, Polgara. Je crois que nous ne nous en sommes pas mal tirés.

— Nous avons bien fait, n’est-ce pas, Père ?

— Oui, Pol, nous avons vraiment bien fait.

Ils continuèrent à danser.

— Qu’est-ce qu’il t’a dit ? chuchota Garion à l’oreille de Ce’Nedra.

Elle se mit à rougir de plus belle.

— Oh, rien. Je te raconterai. Plus tard.

Encore ce mot.

A la fin de la danse, un silence expectatif tomba sur la foule. Ce’Nedra s’approcha de son père, l’embrassa tendrement et revint vers Garion.

— Alors ? fit-elle.

— Alors quoi ?

Elle éclata de rire.

— Oh, tu es impossible !

Elle le prit par la main et l’entraîna fermement hors de la salle de bal.

Il était assez tard, peut-être deux heures après minuit, et Belgarath arpentait les couloirs déserts de la Citadelle de Riva, une chope à la main. Il avait fait une sacrée fête et se sentait d’humeur folâtre. Il était bien parti, mais sûrement moins que la majeure partie des invités qui avaient déclaré forfait depuis un bon moment déjà.

Le vieil homme s’arrêta devant un garde qui ronflait, affalé dans une flaque de bière, et repartit en fredonnant un petit air sans suite agrémenté de quelques entrechats vers la salle de bal où il était certain de trouver du rab de bière.

En passant devant la salle du trône dont la porte était restée entrouverte, il remarqua de la lumière à l’intérieur. Etonné, il passa la tête pour voir qui pouvait se trouver là mais il n’y avait personne. La lumière venait de l’Orbe d’Aldur qui luisait sur le pommeau de l’épée du roi de Riva.

— Oh, fit Belgarath. C’est toi. Eh bien, ma vieille, reprit-il en s’approchant d’une démarche un peu chancelante, ils t’ont tous laissé tomber, on dirait.

L’Orbe vacilla comme en signe de reconnaissance.

Belgarath s’affala sur les marches et ingurgita une gorgée de bière.

— On en a fait du chemin, tous les deux, pas vrai ? continua-t-il sur le ton de la conversation.

L’Orbe l’ignora.

— Si seulement tu pouvais arrêter de tout prendre au tragique... Il y a des moments où tu n’es pas marrante, tu sais, ajouta le vieil homme en plongeant à nouveau les lèvres dans sa chope.

Belgarath resta un instant silencieux puis il retira l’une de ses bottes et remua les orteils avec volupté.

— Tu n’y comprends pas grand-chose en fin de compte, hein ? gouailla-t-il enfin à l’intention de l’Orbe. Oh, tu peux toujours palpiter, tu n’as pas plus d’âme qu’une pierre. Tu sais ce que c’est que la haine, la loyauté et l’engagement de soi mais tu ne comprends rien aux sentiments humains : la compassion, l’amitié, l’amour... ah ! l’amour. Eh bien, c’est rudement dommage, parce que c’est ça qui a décidé de tout, en fin de compte. Ce sont les sentiments qui ont déclenché les événements et tu ne sais même pas ce que c’est.

Mais l’Orbe ne s’intéressait manifestement pas à lui.

— Qu’est-ce que tu écoutes comme ça ? demanda curieusement le vieil homme.

L’éclat bleu de l’Orbe vacilla et se teinta d’une lueur rose pâle qui s’intensifia tant et si bien qu’on aurait dit qu’elle rougissait.

Belgarath jeta un clin d’œil pétillant de malice en direction des appartements royaux.

— Oh ! dit-il, et il se mit à ricaner.

L’Orbe hésitait à présent entre pourpre et garance.

Belgarath éclata de rire, remit sa botte et se leva. Il ne tenait pas très bien sur ses jambes.

— Après tout, tu comprends peut-être plus de choses que je ne pensais, déclara-t-il en vidant sa chope. Allez, je resterais bien encore un moment pour discuter de tout ça avec toi, mais là je suis à sec. Je suis sûr que tu ne m’en voudras pas.

Il se leva et remonta l’immense salle.

Arrivé à la porte, il s’arrêta et jeta un coup d’œil amusé à l’Orbe qui rougissait furieusement. Puis il eut un dernier ricanement et sortit en refermant doucement la porte derrière lui.

La Fin de Partie de l'Enchanteur
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